mercredi 10 novembre 2010

Carte Blanche pour Royal Boch

Usine en grève, 1985

Ce lundi 8 novembre nous avons remis au collège de La Louvière un courrier signé par 235 personnes issues du monde artistique, culturel et associatif s'inquiétant de la dégradation de l'entreprise Royal Boch de La Louvière



Monsieur le Bourgmestre,

Madame, Messieurs les Echevins,

A la suite des dernières déclarations dans la presse de la Direction de Royal Boch, permettez-nous quelques réflexions.

Industrie née en 1841, au sommet de son expansion dans les années 1950, la faïencerie Boch Keramis, actuellement Royal Boch est manifestement sur le point de disparaître. Sous perfusion depuis l’aube des années 1980, elle vit dans l’ombre d’un glorieux passé.

De reprises en reprises, après la fermeture de la division sanitaire, la production de vaisselle de table perdurait tant bien que mal durant les années 2000, alimentée par les fonds de l’industriel Frédéric de Mévius. Au sommet de la crise, ce dernier jetait l’éponge en 2008.

Le bilan déposé, la valse de curateurs reprenait.

Que se passe-t-il donc à La Louvière chez cet ancien géant industriel mondialement connu, devenu petite PME de moins de 40 travailleurs ? Trop petit, trop timide ?

Ces dernières années pourtant, alors que des géants faïenciers comme Wedgewood ou Rosenthal n’en finissent pas de vaciller, il faut constater que d’autres petites structures reprennent vie, prouvant la viabilité de petites unités de production faïencière.

On peut être admiratif devant le succès de Royal Tichelaar Makkum au Pays-Bas (fondée en 1572), portée par un jeune « Dutch Design », de celui de la manufacture allemande de porcelaines de Nymphenburg (fondée en 1747), des faïenceries de Desvres muées en économusée autour de leur Centre de la faïence ou encore de la toute jeune manufacture Hering à Berlin? Que penser également de Bernardaud à Limoges qui fait plus que « s’en tirer », enrichissant sa gamme classique d’œuvres des plus grands designers.

Primo que leurs succès n’en font pas des incongruités dans le paysage industriel européen. Secundo, que nous aurions en Wallonie toutes les raisons de croire en nos savoir-faire et en ceux qui auraient encore la volonté d’entreprendre « autrement ».

Ces dernières années Royal Boch a manqué d’une impulsion, d’une dose d’originalité et surtout de compétences extérieures sur le pan commercial, industriel et artistique. Probablement aussi d’un manque de vision politique et sociale. Le plus grave étant le sort réservé aux travailleurs, condamnés à mourir à petit feu comme Prométhée, ce titan symbolisant l’entreprise, enchainé par Zeus à un rocher.

Au lieu de relever le défi, au lendemain de la dernière faillite de 2008, on s’est plutôt acharné. L’espoir qui brillait encore dans le cœur des travailleurs s’est transformé en dégout. Il ne s’agissait pas de reprise mais d’un processus de démembrement apparemment volontaire. Le candidat liégeois, porté par la Région wallonne et par les syndicats, ayant apporté 200.000 € d’argent frais dans la reprise, prétend vouloir relancer la production.

Nous n’en sommes pas convaincus. Il affirme avoir investi dans la vente. Il y a effectivement du profit à faire en vendant les énormes stocks.

Force est de constater qu’en un an, la démolition physique des installations a fort bien avancé. Il y a quelques mois, la salle de coulage a été démantelée. Depuis quelques semaines, de nombreux citoyens s’indignent devant un terril de moules de production, haut de trois étages, jetés par les fenêtres. Un plan stratégique idéal pour préparer la disparition de Royal Boch semble donc aboutir.

Muée en trois sociétés : l’immobilier, le stock, la production, Boch s’est ainsi préparée à un enterrement de première classe où seuls les travailleurs - ayant soit dit en passant abandonnés des créances pour le bien-être de leur entreprise - seraient finalement les seuls lésés.

Voilà ce que signifie la dernière reprise de Boch. En regardant le processus mis en route, il faut être naïf pour croire, après avoir vendu tiers après tiers les bâtiments (certes vétustes et surdimensionnés) en vue d’une promotion immobilière, après avoir soldés, jusque sur des marchés et des brocantes et à vils prix, les stocks subsistants, qu’il y aura une relance de la production. Aujourd’hui, il n’y a ni gaz ni électricité chez Boch et depuis un moment déjà. On alimente pourtant les caisses enregistreuses de la direction.

Les bâtiments sont éventrés par les pelleteuses, ouverts à tous vents et la direction s’étonne du vol du cuivre contenus dans d’antiques cabines électriques. Les travailleurs, la plupart du temps en chômage technique (la production n’a jamais été relancée) constatent que non seulement aucun projet industriel ne pointe à l’horizon, mais qu’au contraire leur usine, comme leur mental, sont en cours de démolition. Plus grave encore, ceux qui s’accrochent depuis des années à un emploi qu’ils vénèrent, sont jugés « décevants » par la nouvelle direction. On les accuse même de sabotage… mais que reste-il à saboter ?

Pourtant tout n’est pas noir, une association appelée Keramis – Centre de la Céramique de la Communauté française, fondée en 2008 avec le soutien de la Région wallonne, de la Communauté française, de la Ville de La Louvière et de la Province de Hainaut, mène un combat pour le sauvetage des biens patrimoniaux mobiliers qui subsistent dans l’entreprise. La lutte est âpre pour ceux qui veulent sauver ce patrimoine, ils doivent rivaliser avec les vandales mais pas seulement... tout ce qui peut l’être est revendu. Des milliers de moules mères (ce que nos amis français de la Manufacture de Sèvres appellent leur « trésor ») et un atelier de sérigraphie en ordre de marche sont aujourd’hui la proie de pilleurs qui pénètrent dans ce grand vaisseaux ouvert à tout vent.

Monsieur le Bourgmestre,

Madame, Messieurs les Echevins,

Royal Boch donne une image insoutenable de cette Wallonie industrielle dont on loue pourtant la beauté du patrimoine. Veuillez nous excuser de penser que la gestion du dossier Royal Boch est désastreuse pour l’image de la Ville. C’est aussi une tache au plan Marshall auquel tous les Wallons croient. Si Royal Boch quitte demain le paysage industriel de la Wallonie, il ne peut disparaître de son paysage culturel. Son savoir-faire et son patrimoine doivent rester actifs d’une manière ou d’une autre. Nous restons convaincus qu’une poignée d’hommes et de femmes, aujourd’hui désœuvrés, sont capables de garder vivant un patrimoine qui fait notre fierté et constitue notre identité.

Aidez-les à créer une nouvelle structure, peut-être moins industrielle et plus associative, qui serait axée sur une production de petite série. Cette tâche là n’est pas insurmontable. Si vous le voulez vraiment, des financements régionaux existent, des hommes et des femmes attendent.

Aujourd’hui, nous apportons notre unanime soutien aux travailleurs de Royal Boch.

Nous vous remercions pour votre attention et vous prions de croire, Monsieur le Bourgmestre, Madame, Messieurs les Echevins, en notre considération distinguée.

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